Phase 4 des pôles de compétitivité : l'avenir passera par un appel à projets...

Le 21 juin 2018, dans les locaux de l'Institut de recherche technologique M2P à Metz, Edouard Philippe a annoncé le renouvellement de l'engagement de l'Etat en faveur des pôles de compétitivité et indiqué les premières orientations de la future phase 4 des pôles. Cette déclaration été attendue, à 6 mois de la fin de la phase 3 de ce cette politique.

Premiers, concernés, les 66 pôles de compétitivités répartis sur toute la France, s’interrogent depuis déjà quelques mois fortement sur leur avenir. Leurs équipes, qui peuvent s’élever pour les plus gros à une quarantaine de personnes s’inquiètent. Leurs membres, qui comprennent principalement des entreprises, mais également des acteurs de la recherche, de l’enseignement supérieur, des collectivités territoriales, souffrent également du manque de visibilité sur le devenir de cet outil clé des écosystèmes d’innovation. Ce discours a permis d’entériner officiellement la poursuite de la politique des pôles par l’Etat, mais acte également de gros changements en perspectives. Edouard Philippe a ainsi annoncé le lancement d’un nouvel à projets pour les pôles de compétitivité, et la réduction du nombre des pôles de compétitivité ainsi reconduits :

" Dans le cadre de cet appel, nous encouragerons certains pôles à fusionner, à se rapprocher ou à bâtir des synergies avec d’autres structures. Nous tiendrons compte aussi de la nouvelle carte des régions. En échange, nous garantirons aux pôles qui auront franchi la barre, une vraie visibilité sur leurs financements, en fonction bien sûr de leur performance. " Edouard Philippe, Premier Ministre Français – Discours du 21 juin 2018 à Metz

Une position qui ne manquera pas d’alerter l’ensemble des membres de ces écosystèmes, et les Régions, principaux co-financeurs de ces outils et chefs de file des stratégies régionales d’innovation.

Les pôles, un outil au service des écosystèmes locaux

Du Danemark au Japon, en passant par l’Allemagne, les politiques de soutien aux « clusters » fleurissent à partir des années 1980. Après une politique publique fin des années 90 autour des SPL – Systèmes Productifs Locaux ; l’Etat français franchit une étape en 2004 avec les « pôles de compétitivité » : toujours en ligne avec les concepts économiques d’agglomération d’entreprises et de proximité territoriale, ces nouveaux objets visent le développement industriel, mais par l’entrée des compétences et de l’innovation technologique.

Les pôles sont définis par la loi comme « le regroupement sur un même territoire d'entreprises, d'établissements d'enseignement supérieur et d'organismes de recherche publics ou privés ayant vocation à travailler en synergie pour mettre en œuvre des projets de développement économique pour l'innovation », ils s’appuyaient concrètement sur un outils financier incitatif unique pour la constitution et l’implication dans de tels réseaux : le FUI – Fond Unique Interministériel, venant subventionner des projets de R&D collaboratifs.

La réussite des pôles a été largement liée à la création d’un instrument dédié, le FUI FUI, doté de 1,5 milliards d’euros : facteur clé d’attractivité, le FUI a favorisé l’intégration des grandes entreprises au sein des pôles, qui ont eux-mêmes permis la constitution d’écosystèmes d’innovation performants et visibles, et de renommée mondiale pour certains pôles : Systematic, Aerospace Valley, Minalogic...

Les pôles constituent de véritables usines à projets collaboratifs, en favorisant la rencontre des acteurs, les réflexions et la veille sur les tendances en matière d’innovation, la mobilisation d’une expertise exceptionnelle sur les différents sujets, grâce à la diversité et à la richesse des membres. Ils ont ainsi permis le financement de 1 800 projets de R&D depuis leur création en 2005 grâce à l’implication de 8500 entreprises (dont 87% de PME) et 1150 organismes de recherche.

La force des pôles tient ainsi à leur ancrage local et jouent un rôle essentiel et reconnu dans l’animation des écosystème locaux : ils fédèrent les entreprises innovantes au croisement de la dimension territoriale et de la dimension filière ou technologique. Chaque pôle ayant généralement une ou plus filière dont il s’occupe. En Ile de France par exemple, Medicen est le pôle de la santé, Astech celui de l’aéronautique, Systematic des technologies numériques et logiciel, etc.

Une dualité proximité / masse critique jamais tranchée

L'idée de constituer des écosystèmes dynamiques, autour de projets de recherche partenariaux a rapidement séduit (et l’opportunité des financements associés ; 1,5 M€ dans le cadre du FUI).

Carte des pôles

Victime de son succès, l’appel à projet pôles de compétitivité enregistre 105 dossiers déposés et 68 pôles été labellisés en 2005 ; un paysage qui a peu évolué en dépit de la disparition de certains pôles, dans le contexte des évaluations propres à chaque phase.

Ce nombre est à mettre au regard de la quinzaine de pôles pressentis initialement et à la conception initiale de la politique : « La politique en faveur des pôles de compétitivité ne concerne qu’un nombre restreint de territoires. Les caractéristiques de ces pôles, à savoir une masse critique élevée sur le plan de l’industrie et/ou de la recherche pour atteindre des seuils technologiques et une visibilité au plan international susceptibles d’attirer des investissements lourds et des talents de haut niveau, contraindront en effet à une grande sélectivité. » (dossier de presse du CIAT du 14 septembre 2004)

Cette question récurrente du nombre de pôles de compétitivité (et de leur nécessaire masse critique) est donc une nouvelle fois posée par le discours du Premier Ministre. Toutefois, cela questionne fondamentalement sur la vocation des pôles : sont-ils des représentants des acteurs innovants des filières à l’échelle nationale ? Ou représentent-ils des écosystèmes d’innovations territoriaux autour de filières clés ? Et ces deux objectifs sont-ils cohérents et conciliables ?

Une implication grandissante des Régions dans le soutien à l’innovation

L’initiative pôles de compétitivité de 2004 esquissait déjà une certaine vision du partage des compétences entre Etat et collectivités territoriales : l’importance de la proximité, y compris sur le champ de l’émergence et la diffusion de l’innovation, doit laisser place à des initiatives régionales ; et ainsi les instances régionales sont amenées à prendre une place de plus en plus importante dans le développement économique.

Affirmées en amont par les lois de décentralisation Acte I et II, les Régions et autres collectivités territoriales ont vu depuis 2004 leurs compétences en matière de développement économique et d’innovation renforcées : que çà soit en 2014 par la loi MAPTAM, ou en 2015 par la Loi NOTRe.

Cela s’est traduit naturellement par une implication grandissante des Régions dans les pôles de compétitivité : financièrement pour le fonctionnement des pôles et le co-financement des projets de R&D collaboratifs FUI labellisés par l’Etat ; mais également au travers des politiques régionales de développement économique et d’innovation (notamment les S3 et SRDEII). Ainsi, l’évaluation à mi-parcours a jugé positivement le rôle des pôles dans l’animation des politiques régionales d’innovation, notamment lors de la mise en place des stratégies S3, et 27 pôles se sont vu confier un rôle d’animation d’un domaine ou d’une filière par les Conseils Régionaux. De nombreuses régions confient également aux pôles la mise en œuvre d’actions collectives à destination des entreprises régionales.

Les Régions ont construit, et construisent toujours aujourd’hui, des politiques de soutien à l’innovation, à leurs filières et technologies prioritaires, et à leurs entreprises. Pour cela, elles s’appuient sur leurs écosystèmes d’innovation. L’apparition et la consolidation depuis 2012 de nouveaux acteurs dans l’écosystème de recherche et d’innovation à l’échelle nationale (SATT, IRT, ITE, IHU...) et régionale (Agence d’innovation, clusters…), ont complexifié la gouvernance économique et d’innovation au niveau régional. Il est indispensable pour les Régions de construire des écosystèmes d’innovation structurés et cohérents avec l’ensemble des acteurs, pour optimiser les ressources dévolues à la recherche collaborative, au développement de technologies clés et au soutien à la croissance des entreprises sur les filières stratégiques des territoires. Et les pôles peuvent et doivent jouer un rôle dans ces écosystèmes.

C’est dans ce cadre que la Région Ile-de-France a lancé en mars dernier l’évaluation stratégique des pôles de compétitivité franciliens. Plus qu’une évaluation individuelle de chacun des 6 pôles actifs sur le territoire régional, l’étude vise à éclairer les futurs choix à l’horizon 2019 qui guideront l’intervention régionale dans sa politique de soutien aux filières et technologies clés, et les entreprises concernées par l’innovation. inno TSD, en partenariat avec CMI, accompagne la Région Île-de-France dans cette démarche.

Une nécessaire coordination pour la phase 4

Si l’Etat a sa propre politique industrielle, et sa propre stratégie de soutien à l’innovation par les pôles ; les Régions portent également leurs propres stratégies individuelles, largement rebattues avec la fusion des Régions.

La complexité de l’outil pôles de compétitivité est qu’ils ne pourront jouer pleinement leur rôle que s’ils trouvent leur place dans l’écosystème territorial d’innovation et les stratégies régionales, tout en portant les ambitions nationales et internationales : il est donc essentiel que les instances nationales et régionales s’accordent sur des objectifs compatibles et cohérents, afin de ne pas tirailler les pôles entre leurs différents financeurs.

« Le renforcement des écosystèmes d’innovation nécessitera une mobilisation des pouvoirs publics à tous les niveaux, dans le cadre d’une articulation vertueuse des stratégies et outils locaux, nationaux et européens. En particulier, les régions, acteurs clefs de l’innovation, jouent aujourd’hui et joueront encore davantage demain un rôle déterminant dans la structuration de ces écosystèmes, au service de la croissance économique et de l’emploi. Au final, notre ambition commune doit être de constituer des écosystèmes d’innovation au meilleur niveau mondial, qui soutiennent la montée en gamme de nos entreprises et fassent émerger de futurs champions européens et mondiaux. » Secréterait Général pour l’Investissement - Dossier de presse du 21 juin 2018 : NOTRE AMBITION POUR L’INVESTISSEMENT ET L’INNOVATION

Si cette volonté de concertation et de convergence des intérêts est pointée par l’Etat, force est de constater que jusqu’à présent la politique des pôles de compétitivité et sa mise en œuvre (comme par exemple la labellisation des projets FUI) sont restées fortement centralisées. Ainsi, outre la faculté des pôles de manière individuelle à répondre aux ambitions et exigences de la phase 4, l’avenir des pôles réside aussi dans la capacité des Régions et de l’Etat à développer une stratégie commune sur le sujet, laissant une place satisfaisante à chacune des parties en termes de pilotage stratégique et de visibilité.

La concertation avec les Régions annoncée par l’Etat dans le cahier des charges de l’appel à candidatures devrait rapidement nous rassurer (ou nous inquiéter) sur cette question ; et le nouvel appel à projets pourrait alors réenclencher la dynamique collective et de convergence entre instances nationales, instances régionales, et acteurs du monde de l’entreprise, de la recherche et de l’enseignement saluée en 2004 lors du premier appel à projets.

Marianne Baumberger, Business Developer inno TSD, Référente Territoire et Filières

Benoît Masquin, Consultant inno TSD, Référent Evaluation

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